C’était avant Noël. Ma sœur et moi étions assises l’une sur un corn flake, l’autre sur un piano, attendant que le van arrive, sur fond mélodique de sous-marin jaune, quand elle me demanda :
- Y’avait des périscopes au marché de Noël ?
- Non, répondis-je avec un regard paniqué.
Car oui, panique il pouvait y avoir. Ce jour-là, la vérité nous a frappées : il y a pénurie de périscopes.
Vous avez déjà vu des périscopes en vitrine ? Non, jamais, bien sûr. Même dans les magasins d’instruments optiques pas moyen de trouver un périscope. Des télescopes ah ! ça, oui. Surtout en période de Noël. Il faut dire que c’est le cadeau idéal pour le petit boutonneux chéri adoré à sa maman (et généralement surtout chéri adoré à son papa ingénieur) qui rêve de devenir astronaute et autre designer de conserves Campbell. Télescope qui aura donc vidé les bourses (familiales, restons corrects) et qui sera exhibé fièrement par le rejeton pendant une à deux semaines avant de finir attrape-poussière dans un coin de sa chambre au mieux, au fond du grenier au pire.
Donc je dis non.
Non aux télescopes.
Non à la ségrégation des périscopes.
Les télescopes, c’est le mal.
Les périscopes, c’est le bien.
Avec les périscopes, d’abord, on peut aller sous l’eau.
Et on n’a même pas besoin de lever la tête pour regarder dedans. Pas comme avec ces saletés de télescopes qui vous refilent des torticolis en veux-tu en voilà.
Et même, les périscopes…
Non mais, c’est mieux, c’est tout.
Mais ce n’est pas de débattre entre télescopes et périscopes qui est important ici. Ce qui est important, c’est de constater cette pénurie de périscopes et les tragédies qu’elle entraîne.
Vous pensiez que le très célèbre Yellow Submarine des apôtres n’était qu’une gentille comptine à l’air entraînant qui vous reste dans la tête pendant plus de quarante-huit heures avant que vous puissiez trouver quelque chose d’encore plus agaçant pour le remplacer ? VOUS VOUS TROMPIEZ. Car cette chanson est en réalité un cri déchirant, un appel au secours. Pourquoi donc cette insistance à parler d’un sous-marin ? Parce qu’un périscope, en soi, ce n’est pas très esthétique, nous l’avouerons. Un sous-marin est tout de suite plus intriguant, plus excitant. Tous les petits garçons rêvent de diriger un sous-marin.
Ainsi, le périscope est sous-entendu et le message passe plus facilement. Un peu comme quand je dissimule les cachets de mon chat dans une boulette de viande. Oui mais… Vous en connaissez beaucoup, vous, des péquenots qui vivent dans un sous-marin ? Dans un jardin de poulpe, je dis pas. Mais dans un sous-marin ? Jaune en plus ? Non, bien sûr que non. C’est ici que le rôle de mes chers mentors prend tout son sens : conscients de leur influence sur le commun des mortels tout autant que de la crise périscopique, il paraît évident qu’ils aient cherché à apporter une solution à cette situation désespérée.
Car désespérée, malheureusement, elle l’était, puisqu’en effet, quarante ans plus tard, il est toujours impossible de trouver des périscopes, qu’ils soient jaunes ou non, au marché de Noël de la Défense.
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